Censure d’Adèle Haenel : Une liberté d’expression à géométrie variable

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Por Diego ChauvetL'Humanité

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Après la suppression du replay de « La Grande Librairie » où Adèle Haenel accusait l’État d’Israël de commettre un génocide en Palestine et la France d’en être complice, le collectif Artistes Pour la Palestine dénonce une censure. Il met en cause plus largement un espace médiatique où certaines paroles sont marginalisées, tandis que d’autres s’imposent au nom du pluralisme, et appelle à reprendre la bataille de l’information.

Collectif Artistes Pour la Palestine

Il faut d’abord affirmer ici que nous soutenons avec force le discours prononcé face caméra par l’artiste Adèle Haenel lors de sa carte blanche dans l’émission « La Grande Librairie ». Ces mots, pourtant cruciaux, ont été effacés par France Télévisions, qui a suspendu le replay de l’émission entière sur son site. Aussi nous les restituons ici :

« L’État d’Israël commet un génocide en Palestine, et la France est complice. N’acceptez pas l’inacceptable. Alors, sanctionnez Israël et libérez la Palestine. »

Nous sommes interloqué·e·s par les explications de France Télévisions. Le groupe précise que ces propos auraient manqué de « contradicteurs » — or, une carte blanche n’induit jamais la présence d’une contradiction. C’est d’autant plus choquant que nombre de propagandistes israéliens ont pu s’exprimer librement, sans contradiction, sur cette même chaîne. Qui plus est, en suspendant toute l’émission, dédiée en partie à son livre Viser juste (L’Arche), c’est aussi tout son discours sur les violences sexistes et sexuelles qui disparaît.

Que les choses soient claires : il s’agit d’une censure. La censure ne désigne pas le simple fait d’être critiqué·e, contesté·e ou boycotté·e. Elle désigne l’exercice d’un pouvoir capable d’empêcher, de supprimer ou de restreindre effectivement une expression ou sa diffusion. C’est le cas ici.

Adèle Haenel refuse d’ailleurs d’être érigée en première victime de cette censure : les voix les plus systématiquement réduites au silence restent celles de nos consoeurs et confrères palestinien.ne.s et, plus largement, des voix historiquement marginalisées.

La vraie raison de la censure, serait qu’Adèle Haenel aurait nommé précisément les coupables du génocide du peuple palestinien, à savoir l’État d’Israël, avec la complicité de la France. Voilà que le service public accepte que le terme « génocide » soit utilisé si l’on évite de nommer le pouvoir qui l’a perpétré. Or, comme l’a brillamment répondu l’artiste dans le média Blast : « Tant qu’il n’y a pas de sujet dans une phrase, un génocide apparaît comme une réalité relevant de la fatalité, comme un crime sans perpétrateur. »

Voilà ce que donne une liberté d’expression bafouée : elle dissocie, elle fragmente, elle sectionne, pour délivrer une réalité partielle qui arrange le pouvoir.

L’heure est grave. Car en France, la liberté d’expression, pourtant brandie sur les plateaux TV, est plus que jamais à géométrie variable. Le traitement médiatique asymétrique de la Palestine en témoigne. De manière générale, les paroles qui dénoncent le racisme, les violences coloniales ou les rapports de domination sont de plus en plus marginalisées, interrompues, disqualifiées ou renvoyées hors du champ du dicible.

Les discours en faveur de la justice sociale ne doivent pas franchir certaines lignes. On parle de racisme, jamais de colonisation. On peut parler de certaines violences, on doit en dissimuler d’autres. S’est instauré un « cadre » hégémonique asphyxiant qui renverse les réalités, bannit les savoirs et voix situé·e·s depuis les marges, et élague les faits établis sur les systèmes de domination.

Nous déplorons que nosdiscours doivent s’arrêter à certaines frontières, entrer dans un cadre hégémonique pour s’avérer audibles.

Nos métiers servent à nommer précisément. Nous refusons cette censure incessante.

Les discours sur les droits humains, légitimés par les juridictions internationales, ne devraient faire l’objet d’aucune délimitation et encore moins d’une criminalisation. D’autant que, parallèlement, les pires propos xénophobes, islamophobes et discriminants prolifèrent au nom du « pluralisme » ou de la « liberté d’expression », devenant de nouvelles normes et fabriquant une seconde réalité.

Nous sommes inquiet·e·s face à l’accélération de ce double standard dans un contexte de concentration croissante de la propriété des médias et d’influence de milliardaires et d’industriels engagés dans des projets politiques conservateurs ou d’extrême droite. Désormais, même les lignes éditoriales du service public ploient de plus en plus dans le sens du vent. Voilà que France Inter vient d’embaucher Charles Sapin, directeur adjoint du journal d’extrême droite Valeurs actuelles, qui doit aussi rejoindre France Télévisions.

Ce paysage médiatique sinistré est complice d’une accélération des violences envers les minorités. Il banalise le pire, installe un permis de tuer : à Gaza, au Liban, ici en France. Nous nous y opposons fermement.

Toutefois, cette affaire a eu le mérite d’exhiber des pratiques révoltantes.

Il est désormais avéré pour le public que les médias ne sont pas de simples surfaces neutres sur lesquelles toutes les paroles viendraient naturellement se déposer. Ils choisissent qui est invité, ce qui est diffusé, ce qui est coupé. Ce qui reste disponible et ce qui disparaît. Comme les institutions culturelles, ils organisent des circuits de visibilité et distribuent de la légitimité.

Quelque part, les médias montrent au public à quel point leur « neutralité » est une illusion. Plus ils censurent, plus ils exhibent leurs pratiques de pouvoir et nous donnent des armes pour les contre-carrer. Jamais le discours d’Adèle Haenel n’aurait été autant diffusé (il a atteint des millions de vues) si France Télévisions ne l’avait pas supprimé.

L’artiste invite à rompre avec la torpeur. Elle arrache ce petit monde médiatique à sa malhonnêteté, à son cynisme ou à son engourdissement. Ses propos sont essentiels, et nous demandons à France Télévisions de remettre ce replay en ligne.

Aujourd’hui, il est nécessaire de se réapproprier les termes du débat et les replacer dans le bon sens. Car ce climat instaure une forme de terreur qui, même à gauche, entraîne des discours tièdes, déconnectés de la réalité.

Nous devons continuer à occuper chaque parcelle qui nous sera donnée pour nommer correctement la réalité et former un contre-pouvoir de plus en plus grand.

À quelques mois des élections, l’une des grandes résistances à mener se joue sur le terrain de l’information.

Nous avons été l’un des premiers médias français à défendre le droit des Palestiniens à disposer d’un État viable dans le respect des résolutions de l’ONU. Et nous avons inlassablement défendu la paix au Proche-Orient. Aidez-nous à continuer de vous informer sur ce qui se passe là-bas. Grâce à vos dons.
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